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Lettre d'Henri Pézerat datée du 22 août
à Monsieur Lucien Abenhaïm, Directeur Général de la Santé
 

Monsieur le Directeur,

 

Il y a quelques semaines vous avez proposé que je sois nommé au Conseil scientifique ayant en charge les questions relatives à l'agrégat de cancers d'enfants autour du site de l'ex-usine Kodak de Vincennes. Compte tenu que les parents regroupés dans le collectif Vigilance Franklin souhaitaient également ma présence dans ce Conseil, j'ai accepté cette nomination, sous réserve que je garderai ma totale liberté d'expression sur les sujets traités.

L'évolution de la situation m'amenant à un constat de désaccord avec ce Conseil, il m'appartient aujourd'hui d'expliciter ces désaccords en matière d'évaluation des risques et d'enquête épidémiologique, ainsi qu'en matière de fonctionnement et d'objectifs globaux du dit Conseil.

 

I/ L'EVALUATION DES RISQUES AUTOUR DU SITE KODAK : DESACCORDS ET PROPOSITIONS

S'il s'agissait d'un site industriel abandonné, une friche quelconque, sans concentration urbaine à la surface et en périphérie, sans excès de cancer repéré dans la population de la couronne urbaine, je pourrai - sous quelques réserves mineures - souscrire au plan d'évaluation des risques tel qu'il est présenté dans le document du 6 juillet 2001 intitulé : "Projet d'évaluation des risques de cancer de l'enfant liés à l'ancien site industriel de Kodak à Vincennes". Mais il ne s'agit pas de cela et c'est toute la question.

Créé depuis le mois de mai, ce Conseil a pour fonction réelle de gérer une urgence et dans les faits il s'y refuse. Les habitants du quartier voulaient savoir au plus tard le 1er septembre s'il y a un risque au niveau des sols des caves et des pelouses dans la couronne entourant le site. Mais le Conseil scientifique n'envisage pas de donner une réponse à ce sujet avant février ou mars 2002.

Le document du Conseil scientifique, sous réserve d'être renforcé sur les questions relatives au transfert des polluants (nappes phréatiques, courants souterrains) et à leur analyse, pourrait sensiblement répondre aux modalités de traitement des friches industrielles, telles qu'elles sont édictées dans la circulaire du 10 décembre 1999 du Ministère de l'Environnement. Il pourrait semble-t-il s'appliquer au site Kodak à Sevran, toujours à l'état de friche, et autour duquel il n'a pas été mis en évidence d'excès de pathologie pouvant avoir un lien avec l'ancienne activité industrielle.

Mais il ne répond pas à la situation de Vincennes, situation que les responsables du Conseil scientifique décrivent par ailleurs (par exemple dans leur document sur les tests de génotoxicié) comme étant celle d'une "crise sanitaire aiguë".

Le calendrier proposé est celui d'une étude de routine sur l'évaluation des risques à long terme d'une quelconque friche industrielle en déshérence. Il ne correspond en rien au traitement d'une crise sanitaire aiguë.

Étrangement, aux yeux des responsables IVS-INERIS du Conseil scientifique, tout ce qui touche à la crise sanitaire aiguë n'a pas à être géré par le Conseil scientifique mais par "les gestionnaires de la situation socio-politique"… ce qui est aberrant puisque le Conseil scientifique n'existe que dans la mesure où il y a une crise sanitaire aiguë ! Il n'y a pas besoin d'un tel Conseil pour gérer le devenir du site Kodak de Sevran.

On arrive ainsi à cette situation absurde où les pouvoirs publics (Préfecture et DDASS) face à l'inertie du Conseil scientifique, se sont vus obligés de commanditer eux-mêmes, au cours de l'été, des analyses au niveau des deux crèches et de l'école hébraïque. Le revers de la médaille est que ces dites autorités n'ont pas l'habitude de la concertation, aussi les prélèvements ont-ils été effectués sans discussion des protocoles. D'où des lacunes, par exemple au sous-sol de la crèche Anatole France, au niveau des conduits qui émergent par trappes et grilles, en communication avec les égouts. Un sous-sol qui est régulièrement inondé lors de fortes pluies.

Qu'aurait-il donc été possible d'envisager, dès le début du mois de juin, c'est-à-dire dès qu'il est apparu que le problème immédiat se posait surtout au niveau de la couronne entourant le site ?
Répondre à la question implique de définir les sources éventuelles de pollution, les zones à risque, les traceurs de pollution, les polluants à rechercher et enfin le type d'analyses à mettre en œuvre.

I -1- Les sources éventuelles de pollution

Des documents que nous possédons depuis plusieurs mois, de l'historique URS et de quelques témoignages d'anciens salariés de Kodak, il ressort qu'au moins deux sources de pollution semblent avérées ou du moins très probables :

  • Une première source serait due à l'engorgement ("l'encrassement" selon les textes de la DDE) et au débordement des égouts puisque Kodak y déversait chaque année des volumes considérables d'eaux polluées (1 million et demi de m3 en 1979 et jusqu'à 5,6 millions en 1965)
    Parmi les polluants il est à noter des volumes parfois très importants de résidus gélatineux provenant de films rejetés pour défauts de fabrication. Ces résidus provoquaient un encrassement de l'ovoïde départemental de l'avenue du Petit Parc comme en témoignent des courriers du service des eaux, et à coup sûr de tous les égouts intermédiaires.
  • Une seconde source serait due aux fuites ou aux rejets intempestifs de composés toxiques (solvants, réactifs, fuel, etc.) provenant des multiples zones de stockage et des circuits à travers l'usine.

Faute de l'étude demandée depuis plus de deux mois par le collectif Vigilance Franklin sur les nappes phréatiques et les courants souterrains, il est difficile aujourd'hui de savoir comment ces facteurs auront influencé la répartition des polluants.
Ceci étant, on ne peut que remarquer l'importance des zones de stockage de matières liquides dangereuses au sud du site.

I - 2 - Les zones à étudier en priorité

Compte tenu des incertitudes sur l'ampleur et la nature exacte de tous les polluants issus de l'usine (données qui ne seront jamais complètement connues), compte tenu des incertitudes sur les transferts de matières, il est obligatoire en première étape d'effectuer des analyses aux quatre points cardinaux à partir de prélèvements de sols en terre battue des caves et des sols de pelouses, tous lieux appartenant à la couronne urbaine entourant l'ex site Kodak.

On peut proposer, sous réserve de discussions, les sites suivants pour les premiers prélèvements :

  • Au sud : dans les caves les moins ventilées du (…) et/ou (…) rue des Vignerons et dans la terre du square en bas de la rue.
  • A l'est : au niveau des pelouses du (…) rue A. France et du (…) rue du Donjon, pelouses où ont joué deux des enfants atteints. Plus une cave de la rue des Vignerons en face du (…) ou du (…).
  • Au Nord : dans une ou deux caves de la rue du Maréchal Maunoury et dans deux pelouses dont celle du (…) rue des Vignerons où jouait l'une des enfants.
  • A l'ouest, dans deux caves mal ventilées de l'avenue du Petit Parc.

I-3. Les traceurs de pollution

Les traceurs seront des ions ou des molécules qui, indépendamment de leur toxicité propre pourront témoigner, par leur présence dans les prélèvements, d'une pollution spécifique originaire du site Kodak tout au long de son histoire.

En l'occurrence les traceurs qui me semblent le mieux appropriés à la détection du premier type de pollution cité ci-dessus (débordement des égouts), sont des ions bromure, bromate et argent, tous produits issus des bromures d'argent des émulsions des films noir et blanc mis au rebut en raison d'un défaut de fabrication.

Parmi ces trois produits il est à remarquer que le bromate, issu de l'oxydation du bromure, est classé comme cancérogène.

I-4. Les polluants organiques à rechercher et le type d'analyses à effectuer.

Il serait évidemment souhaitable qu'il existe un mode d'analyse permettant de détecter et de reconnaître la totalité des polluants d'un sol.

En fait tout au plus y a-t-il certaines méthodes de "screening" permettant de détecter, mais pas forcément de reconnaître les produits extraits par des solvants appropriés… ce qui ne veut pas dire tous les polluants du sol. De telles analyses sont cependant nécessaires.

Par ailleurs les laboratoires préfèrent que soient désignées à l'avance les différentes familles de produits que l'on veut voir recherchés, ceci afin de guider le choix des méthodes analytiques mises en œuvre. L'inconvénient est là encore que l'on peut passer à coté de toxiques majeurs n'appartenant pas aux familles sélectionnées, d'où notre demande de tests complémentaires en génotoxicité, tests qui apportent une information supplémentaire sans pour autant que celle-ci puisse être considérée comme une garantie absolue.

Dans l'immédiat et pour les premières étapes d'analyses sur le pourtour du site, il me semble indispensable que soient obtenus des résultats semi-quantitatifs sur les familles suivantes :

  • Les éthers de glycol. Tous ceux considérés unanimement aujourd'hui comme des toxiques pour la reproduction et probablement comme des cancérogènes ont été utilisés à Vincennes en fort tonnage pendant de longues années. Méthylglycol et acétate d'éthylglycol, les deux plus dangereux, figurent d'ailleurs en caractères gras dans la liste fournie par Kodak, d'où semble-t-il une confirmation de leur usage en très grande quantité. Des témoignages que j'ai recueilli, il ressort qu'il pouvait en être rejeté beaucoup dans les égouts, donc probablement dans l'environnement du fait de l'engorgement des canalisations, mais il est probable qu'au fil des années ces molécules ont évolué et se sont dégradées… mais encore faut-il le vérifier.
  • Les solvants halogénés. Le principal est le dichlorométhane mais il se sera évaporé ! Il faut vérifier qu'il n'en existe pas d'autres.
  • Les hydrocarbures benzéniques (éthylbenzène, etc.)
  • Les HAP, compte-tenu de la forte consommation du site en fuel lourd, tout en sachant que certains membres, comme le B(a)P ont tendance à se dégrader lentement.
  • Enfin les PCB puisque Kodak note l'utilisation des "biphényls chlorés".
  • Par ailleurs, la question doit être posée de rechercher les diazoïques et leurs dérivés nitrés lors des processus de dégradation des sols, ceci même si leur toxicité est mal connue, mais en raison de leur réactivité et de leur utilisation dans les pellicules couleur

Au-delà des analyses et tests sur les polluants des sols, dans la première étape, il y aura à envisager des analyses d'air en certains lieux confinés et des analyses d'eau prélevée dans la nappe phréatique, de même qu'au fur et à mesure de l'avancement du travail et de l'enquête sur le bâti, il s'avérera nécessaire d'envisager des prélèvements en d'autres lieux.

Par ailleurs, face à certains résultats, il sera sans doute nécessaire d'avoir recours à des analyses de sols témoins dans des communes voisines, en des lieux éloignés de tout site industriel.

En conclusion sur ce premier point portant sur l'évaluation des risques je réitère mon désaccord avec l'appréciation à priori des responsables INERIS et IVS du Conseil scientifique déclarant, en réunion, qu'il n'y a pas de risque dans l'immédiat pour la population et qu'en conséquence il n'y a pas nécessité de faire effectuer des analyses en urgence sur les lieux de vie de cette population.

Je ne peux affirmer qu'il y a risque, et il est probable que s'il existe, il diminue avec le temps en raison d'une part de la volatilité d'une partie des polluants, d'autre part de la sensibilisation de la population qui rend moins probable l'exposition des mères et des enfants dans des zones potentiellement polluées.

Mais le principe de précaution et même les principes élémentaires de prévention m'obligent, compte tenu des cas de cancer déjà recensés, à ne pas retenir à priori l'inexistence du risque.

 

Face à l'attentisme des responsables du Conseil scientifique, je maintiens donc qu'il y aurait nécessité de lancer dès le début septembre la série d'analyses évoquées ci dessus sur des sols de caves et pelouses de la couronne du site, et ce indépendamment du problème des crèches et de l'examen de la nappe phréatique pour lesquels nous attendons de savoir ce qui a été fait cet été.


Faute d'une décision en ce sens, j'approuve et soutiens la démarche des responsables de "Vigilance Franklin" qui proposeront dans quelques jours à leurs adhérents de faire procéder à quelques analyses (en fonction des moyens réunis), ceci afin d'avoir début octobre suffisamment d'éléments pour proposer d'éventuelles précautions à la population.

 

II/ LE PROJET EPIDEMIOLOGIQUE : INSUFFISANCES ET PROPOSITIONS

Le rapport de 23 pages du sous-groupe épidémiologique du Conseil scientifique, en date du 03/06/2001, est intitulé : "Suspicion d'un agrégat de cas de cancers dans l'école Franklin Roosevelt de Vincennes"

Sans vouloir polémiquer on peut cependant s'interroger : sur quoi porte la suspicion, sur l'origine des cas de cancer ou sur l'existence même de l'agrégat ? Admettons que ce soit une erreur de formulation. Le rapport s'ouvre sur un chapitre intitulé "Position du problème" qui rappelle tout d'abord la première phase de l'enquête portant sur l'école, et la conclusion qui en fut tirée : "les informations collectées (…) ne permettent pas de suspecter un lien entre la fréquentation de l'école et la survenue des cas de cancer. Il ne paraît donc pas justifié de poursuivre les investigations épidémiologiques et environnementales". Suit la mention du 4e puis du 5e cas, ce dernier concernant une fillette qui n'a pas fréquenté l'école.

A ce stade il m'apparaissait que tout le monde était d'accord pour considérer - compte tenu des temps de latence et des périodes de fréquentation de l'école - qu'il était désormais très probable que l'école n'avait joué que le rôle de champ d'observation, et non de lieu d'exposition à un toxique, ceci avec une quasi-certitude pour quatre cas sur cinq.

Depuis les mois d'avril mai, il était devenu évident que le facteur géographique commun aux cinq cas récents était une résidence dans la couronne entourant l'ex-site Kodak, sur une profondeur probable de l'ordre de 150 m, facteur commun également pour les deux cas plus anciens.

Étrangement cette conclusion n'est pas tirée et la "position du problème", dans ce texte, reste centrée sur l'école !

Le second chapitre intitulé "contexte épidémiologique" fournit un certain nombre de références sur les cancers de l'enfant et se termine par un calcul sur la probabilité de rencontrer en France au moins une école où serait apparue quatre cas de cancers en six ans.

Ce calcul permet aux auteurs d'affirmer qu'il y a au moins une chance sur deux - du seul fait du hasard - de rencontrer une situation analogue à celle de Vincennes !

Le troisième chapitre, intitulé "Exploration épidémiologique de la situation actuelle" dans le prolongement du calcul évoqué ci-dessus et de l'absence apparente d'exposition sur le site de l'école, pose dès le départ que "l'hypothèse d'un excès de cas lié au hasard reste la plus plausible".

Étonnante affirmation qui repose sur deux arguments pour le moins contestables :

  • D'une part les données sur l'école alors qu'il est très probable que celle-ci n'a joué que le rôle de lieu d'observation
  • D'autre part un calcul de probabilité qui ne pourra jamais rien prouver dans un cas particulier, car même s'il est vrai qu'il y a une chance sur deux pour qu'un agrégat comme celui de Vincennes soit dû au hasard, cela n'exclut en rien la possibilité qu'il soit dû - au moins pour partie - à une contamination environnementale.

Suit la présentation des deux populations enfantines (les cohortes) parmi lesquelles sera recherché l'excès de risque. Ces populations sont choisies - nous dit-on - en fonction des "caractéristiques temporo-spatiales partagées par les cas", deux seulement des caractéristiques spatiales étant retenues :
- la fréquentation de l'école pendant la période considérée
- la résidence dans le quartier de recrutement de l'école pendant la même période.

Par contre la résidence dans la couronne entourant l'ex-site Kodak - caractéristique spatiale principale des 7 cas - n'est pas retenue comme la caractéristique dominante ! Comme si, lors d'une enquête épidémiologique sur les cancers dans une entreprise, tous les cas observés survenaient dans un atelier présentant un risque particulier et qu'on refuse d'en tenir compte lors du calcul de risque relatif !

Il m'apparaît donc que le choix exclusif des deux cohortes va entraîner des biais évidents dans l'évaluation du risque. Dans le cas de la première cohorte, le calcul va ignorer les victimes n'ayant pas fréquenté l'école, comme la fillette décédée au mois de novembre dernier, mais par contre va intégrer dans la population d'étude des enfants résidant relativement loin de l'ex-site Kodak.

Quant à la seconde cohorte, population d'enfants résidant dans le quartier borné au nord par l'avenue de Paris, au sud par l'avenue des Minimes, à l'est par l'avenue Carnot prolongée par l'avenue du Général de Gaulle et à l'ouest par l'avenue du Petit Parc, elle englobe toute une partie de population sans rapport avec le risque lié à une résidence voisine du site, d'où l'effet probable de dilution lors du calcul de risque.

Lors de la présentation de ce plan d'étude au Conseil scientifique, par souci de conciliation, j'ai dit que je ne voyais pas d'objection à l'étude de ces deux cohortes, mais qu'il me semblait nécessaire d'en constituer une troisième, incluant les enfants résidant dans la couronne autour de l'ex-site Kodak, à moins de 150 m du site par exemple, ceci en relation avec l'hypothèse d'une pollution spécifique à cette zone.
Ma suggestion fut appuyée par deux membres du Conseil scientifique mais fortement rejetée par les auteurs du rapport et en particulier par le président du Conseil scientifique

Indépendamment de ces problèmes méthodologiques, je me permettrai également de m'étonner du peu d'empressement des responsables du Conseil scientifique à rechercher d'éventuels autres cas de cancers d'enfants dans le quartier en cause. L'IVS n'a d'ailleurs pas demandé aux médecins du quartier de lui transmettre tous les cas de cancers d'enfants dont ils auraient pu avoir connaissance dans les 10 ou 15 dernières années.

 

III/ MODE DE FONCTIONNEMENT DU CONSEIL SCIENTIFIQUE

Plusieurs points mériteraient d'être soulevés, je n'en aborderai qu'un, celui des rapports avec Kodak. Ces rapports sont pour le moins mal définis, ce qui risque d'avoir des conséquences dommageables.

Dès le départ deux problèmes se posaient : celui de l'histoire du site industriel et celui de l'étude hydrogéologique du site. Dans les deux cas nous avons fait la proposition de missionner des organismes très spécialisés et indépendants (l'équipe CNRS de M. Ogé, spécialiste des friches industrielles, et une équipe du BRGM). Dans les deux cas, sans qu'il y ait eu discussion au Conseil on nous apprend que ces tâches sont considérées comme du ressort de Kodak, qui en a chargé une entreprise (URS) qui obligatoirement n'aura de compte à rendre qu'à Kodak ! Étrange conception de ce que doit être une expertise indépendante !

Par ailleurs je m'étonne que les responsables du Conseil scientifique n'aient pas demandé à Kodak copie des comptes-rendus des CHSCT et des déclarations de l'entreprise à la CPAM sur l'utilisation de composés cancérogènes (art. L 461-4 du code de la Sécurité sociale). Pourquoi aucune rencontre n'est-elle prévue avec les médecins du travail et les inspecteurs du travail qui ont surveillé le site ? Pourquoi n'ai-je pas été convoqué à la réunion avec Kodak du groupe en charge de l'évaluation des risques ?

Enfin, il est tout à fait anormal que le seul interlocuteur Kodak que nous ayons eu l'occasion de rencontrer soit un responsable en communication, incompétent sur les questions techniques.

En conclusion on se doit de rappeler qu'une expertise en santé publique dans le cadre d'une "crise sanitaire aiguë", implique un souci permanent d'indépendance absolue et des exigences fortes par rapport aux interlocuteurs représentant la firme présumée responsable de la pollution.

 

IV/ CONCLUSION : DE LA NECESSITE DE MIEUX DEFINIR LES OBJECTIFS DU CONSEIL SCIENTIFIQUE.

Un article (1) d'une revue américaine avançait récemment l'existence de 285 agrégats (clusters) de cancers aux USA en 1996. En France il doit en exister quelques dizaines, mais dans les deux pays la réponse quasi-constante des institutions a été la même : le hasard.

Mais l'intérêt de l'article est ailleurs. Il signale qu'il se dessine, aux USA, un mouvement pour essayer d'aller au-delà de cette courte réponse, en associant aux recherches des spécialistes de pollution environnementale (c'est-à-dire des toxicologues) afin d'identifier des causes possibles ou probables à ces excès de cancer.

Un second article (2) attire l'attention sur la vulnérabilité des enfants vis à vis des polluants et sur la nécessité d'une étude beaucoup plus poussée qu'auparavant sur les expositions - même faibles - et des parents, et des enfants, avec mention de divers polluants, comme le dichlorométhane et les phtallates qui ont été communs dans l'environnement de Kodak.

Peut-on espérer qu'en France des exemples comme ceux de Vincennes permettront une telle évolution ? La réponse est entre les mains des pouvoirs publics. Mais pour que cela se réalise, il ne suffira pas que les pouvoirs publics nomment quelques experts et s'en remettent entièrement à eux, sans avoir précisé les objectifs et veillé à ce qu'ils soient convenablement pris en compte. Car il faut être conscient que lorsque les enjeux sont importants les experts ont quelque peine à assumer les responsabilités qui sont alors les leurs. (cf. mon article dans Préventique en janvier 1999 et l'ouvrage de Roqueplo sur l'expertise scientifique).

L'engagement des pouvoirs publics est la condition essentielle pour qu'on puisse progresser en France sur le front de la prévention des cancers.

Dans le cas de Vincennes, à mes yeux, il apparaît que le Conseil scientifique se refuse à faire, en urgence, les quelques analyses et tests des sols de caves et pelouses (une dizaine d'échantillons) qui permettraient de répondre très vite à la question de la pollution de la couronne urbaine autour de l'ex-site Kodak.

Concernant l'épidémiologie, le choix des populations enfantines étudiées permettra de ne pas avoir à répondre sur la probabilité d'une ou plusieurs causes liées à la pollution de la couronne du site (voir plus haut).,

En résumé il apparaît aux yeux de tous, à ce jour, que ce qui prédomine en matière d'évaluation des risques c'est l'attentisme, et en matière d'épidémiologie c'est la conclusion à priori que le hasard est l'origine la plus probable de l'agrégat de cancer, deux attitudes qui ne peuvent qu'engendrer le doute dans la population sur les intentions du Conseil scientifique.

En conséquence de quoi, Monsieur le Directeur, il m'apparaît indispensable que les missions confiées au Conseil scientifique par les pouvoirs publics soient redéfinies afin d'éviter dérive et refus de prendre en considération l'inquiétude légitime de la population.

A défaut d'une redéfinition des tâches de ce conseil il ne resterait, me semble-t-il, que la possibilité pour les pouvoirs publics de diligenter - en concertation avec le collectif des parents - des études complémentaires permettant d'apporter des réponses rapides aux attentes des habitants du quartier

Au plan personnel j'ajouterai que mes problèmes de santé ne me permettent plus d'assumer une place à part entière dans ce Conseil, d'autant que je ne peux en cautionner l'orientation. Je vous demande donc de bien vouloir accepter ma démission.

Je vous prie de croire, Monsieur le directeur, à l'assurance de ma considération distinguée.

  H. Pézerat.

 

(1) - In "Risk policy report, 14 mai 2001 pp. 13-14
(2) - D.Axelrod et al. Environmental health perspectives (2001), 109, 6, A 246 - A249.

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