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I/ L'EVALUATION DES RISQUES AUTOUR DU SITE KODAK : DESACCORDS ET PROPOSITIONS
S'il s'agissait d'un site industriel abandonné, une friche quelconque, sans concentration urbaine à la surface et en périphérie, sans excès de cancer repéré dans la population de la couronne urbaine, je pourrai - sous quelques réserves mineures - souscrire au plan d'évaluation des risques tel qu'il est présenté dans le document du 6 juillet 2001 intitulé : "Projet d'évaluation des risques de cancer de l'enfant liés à l'ancien site industriel de Kodak à Vincennes".
Mais il ne s'agit pas de cela et c'est toute la question.
Créé depuis le mois de mai, ce Conseil a pour fonction réelle de gérer une urgence et dans les faits il s'y refuse. Les habitants du quartier voulaient savoir au plus tard le 1er septembre s'il y a un risque au niveau des sols des caves et des pelouses dans la couronne entourant le site. Mais le Conseil scientifique n'envisage pas de donner une réponse à ce sujet avant février ou mars 2002.
Le document du Conseil scientifique, sous réserve d'être renforcé sur les questions relatives au transfert des polluants (nappes phréatiques, courants souterrains) et à leur analyse, pourrait sensiblement répondre aux modalités de traitement des friches industrielles, telles qu'elles sont édictées dans la circulaire du 10 décembre 1999 du Ministère de l'Environnement. Il pourrait semble-t-il s'appliquer au site Kodak à Sevran, toujours à l'état de friche, et autour duquel il n'a pas été mis en évidence d'excès de pathologie pouvant avoir un lien avec l'ancienne activité industrielle.
Mais il ne répond pas à la situation de Vincennes, situation que les responsables du Conseil scientifique décrivent par ailleurs (par exemple dans leur document sur les tests de génotoxicié) comme étant celle d'une "crise sanitaire aiguë".
Le calendrier proposé est celui d'une étude de routine sur l'évaluation des risques à long terme d'une quelconque friche industrielle en déshérence. Il ne correspond en rien au traitement d'une crise sanitaire aiguë.
Étrangement, aux yeux des responsables IVS-INERIS du Conseil scientifique, tout ce qui touche à la crise sanitaire aiguë n'a pas à être géré par le Conseil scientifique mais par "les gestionnaires de la situation socio-politique"… ce qui est aberrant puisque le Conseil scientifique n'existe que dans la mesure où il y a une crise sanitaire aiguë ! Il n'y a pas besoin d'un tel Conseil pour gérer le devenir du site Kodak de Sevran.
On arrive ainsi à cette situation absurde où les pouvoirs publics (Préfecture et DDASS) face à l'inertie du Conseil scientifique, se sont vus obligés de commanditer eux-mêmes, au cours de l'été, des analyses au niveau des deux crèches et de l'école hébraïque. Le revers de la médaille est que ces dites autorités n'ont pas l'habitude de la concertation, aussi les prélèvements ont-ils été effectués sans discussion des protocoles. D'où des lacunes, par exemple au sous-sol de la crèche Anatole France, au niveau des conduits qui émergent par trappes et grilles, en communication avec les égouts. Un sous-sol qui est régulièrement inondé lors de fortes pluies.
Qu'aurait-il donc été possible d'envisager, dès le début du mois de juin, c'est-à-dire dès qu'il est apparu que le problème immédiat se posait surtout au niveau de la couronne entourant le site ? Répondre à la question implique de définir les sources éventuelles de pollution, les zones à risque, les traceurs de pollution, les polluants à rechercher et enfin le type d'analyses à mettre en œuvre.
I -1- Les sources éventuelles de pollution
Des documents que nous possédons depuis plusieurs mois, de l'historique URS et de quelques témoignages d'anciens salariés de Kodak, il ressort qu'au moins deux sources de pollution semblent avérées ou du moins très probables :
- Une première source serait due à l'engorgement ("l'encrassement" selon les textes de la DDE) et au débordement des égouts puisque Kodak y déversait chaque année des volumes considérables d'eaux polluées (1 million et demi de m3 en 1979 et jusqu'à 5,6 millions en 1965)
Parmi les polluants il est à noter des volumes parfois très importants de résidus gélatineux provenant de films rejetés pour défauts de fabrication. Ces résidus provoquaient un encrassement de l'ovoïde départemental de l'avenue du Petit Parc comme en témoignent des courriers du service des eaux, et à coup sûr de tous les égouts intermédiaires.
- Une seconde source serait due aux fuites ou aux rejets intempestifs de composés toxiques (solvants, réactifs, fuel, etc.) provenant des multiples zones de stockage et des circuits à travers l'usine.
Faute de l'étude demandée depuis plus de deux mois par le collectif Vigilance Franklin sur les nappes phréatiques et les courants souterrains, il est difficile aujourd'hui de savoir comment ces facteurs auront influencé la répartition des polluants.
Ceci étant, on ne peut que remarquer l'importance des zones de stockage de matières liquides dangereuses au sud du site.
I - 2 - Les zones à étudier en priorité
Compte tenu des incertitudes sur l'ampleur et la nature exacte de tous les polluants issus de l'usine (données qui ne seront jamais complètement connues), compte tenu des incertitudes sur les transferts de matières, il est obligatoire en première étape d'effectuer des analyses aux quatre points cardinaux à partir de prélèvements de sols en terre battue des caves et des sols de pelouses, tous lieux appartenant à la couronne urbaine entourant l'ex site Kodak.
On peut proposer, sous réserve de discussions, les sites suivants pour les premiers prélèvements :
- Au sud : dans les caves les moins ventilées du (…) et/ou (…) rue des Vignerons et dans la terre du square en bas de la rue.
- A l'est : au niveau des pelouses du (…) rue A. France et du (…) rue du Donjon, pelouses où ont joué deux des enfants atteints. Plus une cave de la rue des Vignerons en face du (…) ou du (…).
- Au Nord : dans une ou deux caves de la rue du Maréchal Maunoury et dans deux pelouses dont celle du (…) rue des Vignerons où jouait l'une des enfants.
- A l'ouest, dans deux caves mal ventilées de l'avenue du Petit Parc.
I-3. Les traceurs de pollution
Les traceurs seront des ions ou des molécules qui, indépendamment de leur toxicité propre pourront témoigner, par leur présence dans les prélèvements, d'une pollution spécifique originaire du site Kodak tout au long de son histoire.
En l'occurrence les traceurs qui me semblent le mieux appropriés à la détection du premier type de pollution cité ci-dessus (débordement des égouts), sont des ions bromure, bromate et argent, tous produits issus des bromures d'argent des émulsions des films noir et blanc mis au rebut en raison d'un défaut de fabrication.
Parmi ces trois produits il est à remarquer que le bromate, issu de l'oxydation du bromure, est classé comme cancérogène.
I-4. Les polluants organiques à rechercher et le type d'analyses à effectuer.
Il serait évidemment souhaitable qu'il existe un mode d'analyse permettant de détecter et de reconnaître la totalité des polluants d'un sol.
En fait tout au plus y a-t-il certaines méthodes de "screening" permettant de détecter, mais pas forcément de reconnaître les produits extraits par des solvants appropriés… ce qui ne veut pas dire tous les polluants du sol. De telles analyses sont cependant nécessaires.
Par ailleurs les laboratoires préfèrent que soient désignées à l'avance les différentes familles de produits que l'on veut voir recherchés, ceci afin de guider le choix des méthodes analytiques mises en œuvre. L'inconvénient est là encore que l'on peut passer à coté de toxiques majeurs n'appartenant pas aux familles sélectionnées, d'où notre demande de tests complémentaires en génotoxicité, tests qui apportent une information supplémentaire sans pour autant que celle-ci puisse être considérée comme une garantie absolue.
Dans l'immédiat et pour les premières étapes d'analyses sur le pourtour du site, il me semble indispensable que soient obtenus des résultats semi-quantitatifs sur les familles suivantes :
- Les éthers de glycol. Tous ceux considérés unanimement aujourd'hui comme des toxiques pour la reproduction et probablement comme des cancérogènes ont été utilisés à Vincennes en fort tonnage pendant de longues années. Méthylglycol et acétate d'éthylglycol, les deux plus dangereux, figurent d'ailleurs en caractères gras dans la liste fournie par Kodak, d'où semble-t-il une confirmation de leur usage en très grande quantité. Des témoignages que j'ai recueilli, il ressort qu'il pouvait en être rejeté beaucoup dans les égouts, donc probablement dans l'environnement du fait de l'engorgement des canalisations, mais il est probable qu'au fil des années ces molécules ont évolué et se sont dégradées… mais encore faut-il le vérifier.
- Les solvants halogénés. Le principal est le dichlorométhane mais il se sera évaporé ! Il faut vérifier qu'il n'en existe pas d'autres.
- Les hydrocarbures benzéniques (éthylbenzène, etc.)
- Les HAP, compte-tenu de la forte consommation du site en fuel lourd, tout en sachant que certains membres, comme le B(a)P ont tendance à se dégrader lentement.
- Enfin les PCB puisque Kodak note l'utilisation des "biphényls chlorés".
- Par ailleurs, la question doit être posée de rechercher les diazoïques et leurs dérivés nitrés lors des processus de dégradation des sols, ceci même si leur toxicité est mal connue, mais en raison de leur réactivité et de leur utilisation dans les pellicules couleur
Au-delà des analyses et tests sur les polluants des sols, dans la première étape, il y aura à envisager des analyses d'air en certains lieux confinés et des analyses d'eau prélevée dans la nappe phréatique, de même qu'au fur et à mesure de l'avancement du travail et de l'enquête sur le bâti, il s'avérera nécessaire d'envisager des prélèvements en d'autres lieux.
Par ailleurs, face à certains résultats, il sera sans doute nécessaire d'avoir recours à des analyses de sols témoins dans des communes voisines, en des lieux éloignés de tout site industriel.
En conclusion sur ce premier point portant sur l'évaluation des risques je réitère mon désaccord avec l'appréciation à priori des responsables INERIS et IVS du Conseil scientifique déclarant, en réunion, qu'il n'y a pas de risque dans l'immédiat pour la population et qu'en conséquence il n'y a pas nécessité de faire effectuer des analyses en urgence sur les lieux de vie de cette population.
Je ne peux affirmer qu'il y a risque, et il est probable que s'il existe, il diminue avec le temps en raison d'une part de la volatilité d'une partie des polluants, d'autre part de la sensibilisation de la population qui rend moins probable l'exposition des mères et des enfants dans des zones potentiellement polluées.
Mais le principe de précaution et même les principes élémentaires de prévention m'obligent, compte tenu des cas de cancer déjà recensés, à ne pas retenir à priori l'inexistence du risque.
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